Présentation :

Manuscrit, « Le Liber Hynotheon » (5Fb1 ADIV), 36 pages (135 mm x 170), XVII-XVIIIe s.

Transcription :

In nomine domini Iesus Christi.

Liber est Hynothéon sapientissimi Salomonis regis, filii David Israël, de Chaldaeo in Latinum. Altitudines orientis sunt nouem de quibus in hoc libro primo tractatu tractandum est, et de illius uirtutibus. In secundo, est tractandum de altitudinibus occidentalibus, quæ sunt septem, et meridionalibus quæ sunt quinque, et septentrionalibus quæ sunt tres. In tertio, de modo faciendi sanctum Hælaon, et de modo seruandi artista antequam et postquam operationem suam hanc inceperit et de preparatione artistæ et de multis adnotationibus ad hanc artem pertinentibus.

2. Prima altitudo orientisAltitudo prima uocatur Cynos, et principes huius altitudinis uocantur Hrauel, Gabriel, Barachiel, Libes, Heliram, et hæc altitudo habet operationem suam et potentiam die Solis et eius hora luna crescente in bona dispositione et cum ista altitudine disponuntur natiuitates natorum ad bonum uel malum finem aliqua mulier concipere uel non et arbores fructus facere in quantitate, uel non, et hæc similia.

Traduction :

1. Au nom du Seigneur Jésus Christ. Ceci est le livre Hynothéon du très sage roi Salomon, fils de David Israël, traduit du chaldéen en latin. Les altitudes orientales sont au nombre de neuf ; on traitera de celles-ci, ainsi que de leurs vertus, dans ce traité, au premier livre. Dans le second, on traitera des altitudes occidentales, qui sont sept, et des méridionales, qui sont cinq, et des septentrionales, qui sont trois. Dans le troisième, de la manière de faire le saint Hælaon, et de la manière de le conserver, avant et après que le maître de l’Art aura commencé son action, et de la préparation du maître de l’Art, et de nombreuses remarques en lien avec cet Art. 

2. Première altitude orientale. La première altitude s’appelle Cynos et les princes de cette altitude sont appelés Hrauel, Gabriel, Barachiel, Libes, Heliram, et cette altitude a son pouvoir et son opération le jour du soleil et à son heure, alors que la lune est croissante dans la bonne disposition. Avec cette altitude, sont pris en charge les naissances des enfants pour une bonne ou une mauvaise fin, comme le fait qu’une femme puisse concevoir ou non, et que les arbres puissent faire des fruits en quantité ou non, et des choses similaires.

Commentaire :

Au sein des Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, un manuscrit classé sous la côte 5 Fb1 porte le nom de Liber Hynotheon. Transcrit sur du papier, il est constitué de 9 feuillets cousus ensemble. L’auteur indique que ce livret serait la traduction en latin d’une œuvre plus ancienne écrite en chaldéen et recèlerait les secrets de la magie du très sage Salomon. L’œuvre révèle que le monde est divisé en différentes « altitudes » ou plans, chacune dénommée selon les points cardinaux : il y a neuf altitudes orientales, sept occidentales, cinq méridionales et trois septentrionales. Chacune d’entre elles porte un nom qui lui est propre, et les princes qui y demeurent possèdent des pouvoirs particuliers, comme celui de favoriser la croissance des fruits par exemple. Les princes d’une altitude donnée peuvent être invoqués à une heure et un jour précis, et à chaque altitude correspond une odeur et une couleur spécifiques. À la suite de préparatifs complexes (ou preparatio), et d’une mise en œuvre particulière (ou operatio), le traité indique comment parlementer avec un prince de l’altitude afin d’obtenir l’accomplissement de la « requête de son cœur (petitionem sui cordis) » (XIV, 2). 

Il est vraisemblable que ce document provienne des archives du Parlement de Bretagne. À en juger par son écriture, il a dû être rédigé entre le XVIIe  et la fin du XVIIIe siècle, et saisi ensuite par la justice, au moins avant la dissolution du Parlement (1790). Le 19 janvier 1643, le sieur Mathurin Trullier, abbé dit de La Poussinière, pouvait encore être brûlé vif, place des Lices à Rennes, pour « leze majesté divine » et pour « avoir usé d’arts magiques et de sortilèges » : se livrant épisodiquement à des expériences d’alchimie, il conservait chez lui des grimoires et des parchemins couverts de caractères étranges. Seulement, après 1682, la sorcellerie ne fut plus considérée comme un crime pour la justice, et les pratiques « magiques » sans conséquence sur la vie et la santé des citoyens sont alors qualifiées de superstitions. Les prétendus sorciers pouvaient encore être poursuivis, ce qui justifierait la présence de ce manuscrit au sein des archives judiciaires bretonnes d’Ancien Régime.  Le Liber Hynotheon a par la suite été séparé de l’ensemble des pièces et des minutes du procès auquel il devait être lié.

La source principale de ce texte semble être l’Ars Almadel, ou Almandal. Ce fameux traité de magie rituelle servait à invoquer et à conjurer les anges par l’intermédiaire d’un autel de petite taille qui donne son titre au grimoire. Il aurait été conçu dans l’Iran ancien, voire même dans l’Extrême Orient. Après avoir été introduit en Europe, ses différentes avatars médiévaux ont été tout à fait christianisés. Selon Jean-Patrice Boudet, il existe deux versions principales de l’Ars Almadel, connues par au moins six manuscrits en latin, et deux traductions en allemand datant du XVe siècle. Dans la première version, la plus proche de l’archétype oriental, l’Almandal est constitué d’une plaque de métal, alors que dans la seconde version, l’autel est fait en cire. Le texte latin fut maintes fois recopié, et transformé, et ses différentes versions circulèrent à travers toute l’Europe à partir du Moyen Âge. Il fut traduit en anglais, en hébreu ou en allemand, et finalement en français entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle. Le texte retrouvé aux Archives départementales constituerait ainsi une étape particulière au sein de la chaîne de transmission de l’Ars Almadel.

Selon toute vraisemblance, ce texte constitue la copie d’un prototype qui est aujourd’hui perdu. Les nombreuses corrections qui parsèment le manuscrit semblent indiquer que le copiste ne comprenait pas très bien ce qu’il faisait. Seule certitude, le modèle principal de ce texte est une version inconnue de l’Ars Almadel, en tout cas dans le concept et les idées générales ; il s’agit très clairement d’un plagiat, notamment par rapport à l’usage des « noms divins ». Cependant, tout comme l’Almandal avait fait l’objet « d’un profond processus de réécriture et d’acculturation » à partir d’un prototype arabe, l’élaboration de ce manuscrit s’apparente par de nombreux côtés à un « bricolage » au sens de Claude Lévi-Strauss. L’auteur s’est arrangé avec les « moyens du bord » qu’il avait à sa disposition pour construire son texte. Il a eu recours à des éléments recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir » : des extraits des différents livres de la Bible, – Genèse, Psaumes ou Apocalypse -, des notes prises à partir de textes de magie rituelleou bien encore des concepts empruntés à Aristote ou à des traités de scolastique médiévaux.

Nicolas CORRE

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