Transcription :

La règle qu’il donna aux femmes fut celle de saint Benoît. Il y ajouta des règlements qui portaient, entre autres choses, qu’elles ne rompraient le silence que dans le chapitre, pour s’y accuser de leurs fautes, et dans le choeur, pour chanter les louanges de Dieu ; qu’elles s’abstiendraient même de parler par signes, à moins que la nécessité ne les y obligeât ; qu’elles feraient elles-mêmes la cuisine ; qu’elles ne verraient personne de dehors sans la permission de l’abbesse et sans témoins ; qu’elles ne sortiraient jamais du cloître ; que les prêtres n’entreraient jamais dans la maison, non pas même pour administrer les derniers sacrements aux malades, mais que l’on apporterait les religieuses infirmes dans l’église pour les y recevoir ; qu’elles ne mangeraient point de viande, même dans leurs maladies ; qu’elles entreraient à l’église et en sortiraient toutes ensemble, et qu’elles ne se plaindraient ni de la couleur, ni de la qualité des étoffes dont on les habillerait. Pour la règle que Robert prescrivit aux hommes, elle est aussi claire que peu étendue. Il leur commanda de dire l’office canonial, de n’avoir rien en propre, de se contenter de ce que les religieuses leur donneraient, de ne point se mêler des affaires des séculiers, et de dépendre de l’abbesse.

Présentation :

Texte imprimé sur papier, extrait de D. Lobineau, Vie des Saints de BretagneLe bienheureux Robert d’Arbrissel, 1725, Paris, p. 216. (44 Bi 1)

Commentaire :

Guy Alexis Lobineau dit Dom Lobineau, né en 1667 à Rennes, appartenait à la congrégation de Saint-Maur, célèbre pour son haut niveau d’érudition. Auteur en 1707 d’une Histoire de Bretagne composée sur les actes et les auteurs originaux, il a poursuivi l’œuvre d’Albert le Grand pour la rédaction de son Histoire des Saints de la province de Bretagne et des personnes qui s’y sont distinguées par leur piété exemplaire, mais il l’a dépassé en effectuant un travail critique important à partir des Hagiographies médiévales, rédigées entre le VIIe et le XIIIe siècle. Cet ouvrage fut publié à partir de 1725, deux ans avant la mort de son auteur. Le passage présenté est consacré à l’œuvre de Robert d’Arbrissel (1045-1117). Né dans un petit village du diocèse de Rennes, il fut d’abord trésorier de l’Eglise de Rennes (1085-1089), puis abbé de la Roë. Il est surtout connu pour être le fondateur de l’abbaye de Fontevrault. 

La règle édictée par Robert d’Arbrissel est destinée à l’abbaye de Fontevraud en 1099. Il s’agit d’une adaptation de la règle bénédictine, suffisamment souple pour permettre des modalités d’applications très diverses en fonction des temps et des lieux. La vie des sœurs semble très dure : elles doivent faire vœu de silence, et n’ont droit de parler « qu’au chapitre », lors de la réunion de l’ensemble des moniales, pour s’accuser des fautes qu’elles auraient commises, ou pour chanter lors des offices. Elles sont cloîtrées et ne peuvent voir aucun homme ou membre de leur famille sans l’autorisation de l’abbesse et sans témoin. Elles font maigre en permanence, c’est-à-dire qu’elles ne consomment jamais de viande, et le tissu de leur tenue, de couleur blanche, doit être particulièrement rêche, puisqu’il est précisé à l’avance qu’elles n’auront pas le droit de s’en plaindre. La coupe même des habits n’était pas pensée pour l’anatomie féminine. Comme l’indiquait Héloïse à son ancien amant Abélard, la règle bénédictine avait été faite par des hommes et ne pouvait être véritablement appliquée que par des hommes.

L’une des particularités de cette règle tient au fait que les moines, appelés « Frères condonats », doivent obéir aux moniales, tout comme l’apôtre Jean, l’évangéliste, avait servi Marie, mère de Jésus, comme sa propre mère. Aussi pénible que la vie pouvait apparaître à ces femmes, au moins avaient-elles le pas sur des hommes, ce qui était assez rare à l’époque. L’originalité doit être cependant être relativisée. En instituant un double monastère d’hommes et de femmes, Robert d’Arbrissel reprenait une pratique qui était déjà en vigueur dans les monastères celtiques et que le missionnaire irlandais Colomban avait fait connaître sur le continent lors de ses voyages. Ensuite, si les moines devaient obéir sur le plan temporel à l’abbesse et ne « point se mêler des affaires des séculiers », celle-ci, sur le plan spirituel, continuait de dépendre des hommes. Aucune des femmes de l’abbaye ne pouvait réaliser de sacrement, et lorsqu’une d’entre elles était sur le point de mourir, il devenait nécessaire de faire appel à un prêtre, seuls des hommes étant autorisés par l’Eglise à administrer l’extrême onction. 

Nicolas CORRE

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