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Présentation :

Lettre du sous-préfet de Fougères à Monsieur le Préfet d’Ille-et-Vilaine, le 27 octobre 1909 . (1 M 147 ADIV)

Commentaire :

Ce courrier du sous-préfet de Fougères, envoyée le 27 octobre 1909, rend compte d’une situation tendue à Dompierre-du-Chemin (aujourd’hui Luitré-Dompierre). Cette commune est un lieu d’affrontement entre les « Bleus » républicains et les « Blancs » conservateurs depuis la Révolution, et cela se matérialise en 1909 par l’existence de différentes écoles privées et laïques dans ce village de quelques centaines d’habitants. Depuis 1908, la France connaît une guerre des manuels depuis la Déclaration des cardinaux, archevêques et évêques de France du 12 septembre 1908, et renforcée par la Lettre pastorale du 14 septembre 1909. En 1908, les ecclésiastiques rappellent la promesse de stricte neutralité des lois Ferry, mais doutent de son application. En 1909, la « Lettre collective des Évêques », signée aussi par les archevêques et les cardinaux, va plus loin et condamne le principe même de neutralité religieuse. Les débats et les invectives reprennent entre les partisans d’une école laïque et ceux qui refusent l’ « école du diable ». Cette guerre couve depuis la loi du 28 mars 1882 et l’éviction de toute référence religieuse des programmes officiels, à l’exception des devoirs envers Dieu, mais ressurgit dans le contexte nouveau de la Séparation des Églises et de l’État qui libère le clergé de son ancienne tutelle. Comme le rappelle ce courrier, « la prière n’étant plus faite à l’école, les prêtres la font dire à l’Église » : le mouvement de sécularisation de l’enseignement et la laïcisation du personnel enseignant sont jugés nécessaires par les Républicains pour émanciper l’esprit des élèves, développer leur esprit critique, et assurer ainsi des bases solides à la démocratie. En réaction, les conservateurs et l’Église catholique refusent l’idée de la possibilité d’une « morale sans Dieu ». 

Le curé de Dompierre, libéré de la tutelle gouvernementale depuis la loi de Séparation, mène une véritable grève de l’école, notamment « aux périodes de la communion » et organise une campagne contre les manuels scolaires, comme le préconisait la Lettre collective des Évêques. En effet, la Congrégation de l’Index, institution religieuse chargée de signaler les livres dont la lecture était défendue à tous les Catholiques, a montré « du doigt » différents manuels d’instruction civique ou d’histoire de l’école publique. Le curé déclare lui-même que « le livre impie n’avait à son avis rien de répréhensible », mais le manuel d’histoire de Gauthier et Deschamps, utilisé depuis 1904, pour les cours élémentaires, avait le tort d’écrire que Jeanne d’Arc avait « cru entendre de mystérieuses voix ». D’autres manuels affichent une laïcité « ferme et exigeante qui stigmatise longuement tous les fanatiques et … les catholiques en particulier ». Le fameux Tour de France par deux enfants, utilisé de 1877 jusqu’aux années 1950, a été écrit par Augustine Fouillée, mais elle l’a publié sous le pseudonyme de G. Bruno, allusion transparente à Giordano Bruno, « martyr de la libre-pensée », humaniste brûlé vif par l’Église catholique en 1600. Le curé de Dompierre demande que les enfants déposent à la porte de l’église le manuel interdit. « Il serait même excellent, a déclaré le vicaire, que cet ouvrage impie fût brûlé ». Ce n’est pas exceptionnel : Le trégorrois Ernest Renan, dans ses Souvenirs d’enfance et de Jeunesse (1886), rapporte ces paroles de sa mère :

« Quand vinrent les Pères de la mission, sous Charles X, le prédicateur fit un si beau sermon contre les livres dangereux, que chacun brûla tout ce qu’il avait de volumes chez lui. Le missionnaire avait dit qu’il valait mieux en brûler plus que moins, et que d’ailleurs tous pouvaient être dangereux selon les circonstances. Je fis comme tout le monde » 

Plus sérieusement, la « petite révolte » des 7 élèves de la classe de Dompierre pendant le cours d’histoire montre les difficultés inhérentes à l’enseignement du fait religieux à l’école, et la nécessaire recherche d’un point d’équilibre.

Nicolas CORRE

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