Présentation :

Carte (24 Fi 35/1). « Carte nouvelle des costes de Bretagne, depuis Saint Malo jusques à l’embouchure de la rivière de la Loire …» Auteur : Romain de Hooghe, « commissaire du roi à Amsterdam ». La carte est une reprise du Neptune françois, ou, Atlas nouveau des cartes marines,  mais publiée ensuite par Pierre Mortier à Amsterdam en 1693.

Commentaire :

Cette carte des côtes de Bretagne a été réalisée par Romain de Hooghe, « commissaire du roi à Amsterdam », tirée du Neptune françois, ou, Atlas nouveau des cartes marines, et publiée par Pierre Mortier à Amsterdam en 1693. Cette carte peut surprendre au premier abord : « à l’usage des armées britanniques », elle est néanmoins publiée à Amsterdam ; dédiée à Simon van Beaumont, secrétaire des États de Hollande et de Frise occidentale, elle est pourtant largement écrite en français. L’histoire de l’ouvrage est en fait particulière : « le Neptune François ou atlas nouveau des cartes marines levées et gravées par ordre exprès du Roy » répondait, comme son titre l’indique, à une commande de l’État français : les Hollandais et Anglais dominaient  à la fin du XVIIe siècle le marché des cartes. Aussi, en 1693, Colbert va lancer la conception d’un atlas maritime. De grands scientifiques comme le premier Cassini vont y collaborer, et malgré quelques lacunes, il est considéré comme « un des plus beaux et des plus utiles à la Navigation que l’on ait publiés ».

Son succès fut tel qu’il fut contrefait à Amsterdam par « Pierre », ou Pieter « Mortier » (1661-1711) l’année même de sa parution. La contrefaçon hollandaise est plus complète que l’édition française, puisque Mortier la fit suivre d’un atlas de cartes marines inédites, tiré de cartes anglaises, et dont est extrait notre document. Tout ceci explique l’aspect composite de la carte. De plus, dans la mesure où l’ouvrage était destiné à l’exportation, l’usage de la langue française, la lingua franca de l’époque, s’imposait, mais il fallait aussi que les Hollandais puissent s’y repérer. On peut d’ailleurs s’amuser à noter les traductions opérées : « les Sept îles » ou « de Seven Eylanden », ou bien encore « banc à huîtres » et « Oester banck ». Les trois puissances maritimes de l’époque, anglaise, française et hollandaise, ont donc, chacune à leur façon, contribué à l’élaboration de cette carte de la Bretagne, signe de la place de cette région au cœur des échanges maritimes internationaux.

La Bretagne apparaît sur cette carte extrêmement dangereuse, le « passage de l’Yroise » semble particulièrement périlleux, les écueils et les bancs de sable sont autant de pièges pour les navires qui passent aux larges de nos côtes, surtout entre Ouessant et la « Chaussée de Sainct ». On repère le tombolo de la presqu’île de Quiberon, mais il est pourtant bien difficile de reconnaître le tracé des côtes de Bretagne : le golfe du Morbihan est à peine plus grand que l’embouchure du Blavet. La différence est claire avec les cartes de Bretagne publiées dans l’authentique « Neptune françois ». Les nombreuses indications écrites, parfois très poétiques, devaient permettre aux marins de se repérer : « le sable noir fait comme des croutes de fromage et mêlé de gros sable rouge » indique que l’on se rapproche de l’embouchure de la Loire. Les havres sûrs sont localisés par des ancres de marine, mais les courants, ainsi que leur variation en fonction des marées et de la lune, sont décrits brièvement. C’est ainsi qu’au nord de « l’isle de Bas », « la lune à l’ouest quart au sud fait pleine mer ». On a l’impression de se trouver face à un recueil de racontars échangés par les marins de toute l’Europe, un miscellanée de leur expérience bretonne. 

L’auteur de la carte carte n’a pas renoncé à toute prétention scientifique. Si les coordonnées semblent fautives (Brest à 12°12’E de longitude par exemple, au lieu de 4°28’O), le décalage s’explique, non par des erreurs de calcul, mais, comme dans Tintin et le Secret de la Licorne, par le choix du méridien d’origine, qui n’est pas encore Greenwich. À la différence du capitaine François de Haddoque, l’auteur de la carte n’a pas choisi le méridien de Paris, mais celui de Ferro, ou « l’île de Fer ». Ce repère correspond théoriquement à la position d’El Hierro, île la plus à l’ouest de l’archipel des Canaries. Un des premiers cartographes, Ptolémée, avait choisi de baser ses calculs sur cette position considérée comme la plus occidentale du monde connu à l’époque, ce qui permettait de réaliser des cartes avec des longitudes exclusivement positives. Louis XIII, en 1634, avait choisi, de l’adopter à son tour pour toutes les cartes de France, et ce système fut repris par la plupart des pays européens jusqu’au début du XIXe siècle. 

Certaines indications de la carte peuvent faire croire à un espace maritime ouvert et partagé entre les nations, mais le titre est clair : il s’agit d’un document à l’ « usage des armées de sa majesté britannique ». L’ouvrage a été publié en pleine guerre de la Ligue d’Ausbourg (1688-1697). L’auteur de la carte, Romeyn de Hooghe (1645-1708), « commissaire du roi » est surtout connu pour ses caricatures du Roi Soleil. Le roi d’Angleterre auquel il est fait allusion est, depuis 1689, Guillaume III, prince d’Orange-Nassau, autrefois stadthouder des provinces de Hollande ou de Zélande, ennemi juré de Louis XIV. Les deux principales puissances maritimes de l’époque, les Provinces-Unies et la Grande Bretagne, sont liguées contre la France. Cette carte peut dès lors être considérée comme une liste de cibles militaires : en 1693, les Britanniques bombardent Saint-Malo, et l’année suivante, renforcés de Hollandais, ils s’en prennent à Camaret, sur la presqu’île de Crozon. 

Le destin de la Bretagne bascule. Si les Hollandais ont ravi aux Bretons depuis longtemps leur rôle de « roulier des mers », la Bretagne était encore un producteur important de toiles, notamment de voiles maritimes. La présence de la corne d’abondance aux côtés de Neptune suggère la prospérité que la province a tirée de ses échanges commerciaux réalisés par voie maritime, avec l’Angleterre comme avec les Pays-Bas. Certains ports sont encore importants : « Conquerneau », et surtout « Saint-Malo », représentés dans le cartouche, avec leurs armements nautiques pléthoriques et surtout leurs fortifications. « Brest » ou « Port-Louis », berceau du futur Lorient, véritables villes-neuve du XVIIe siècle, montrent l’importance grandissante de l’État français au sein de l’économie régionale. Pourtant, il ne faut pas se leurrer : les guerres de Louis XIV ferment à la Bretagne les marchés nordiques, ses toiles sont progressivement concurrencées et remplacées. L’âge d’or de la Bretagne prend fin. 

Nicolas CORRE

Lien : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Carte_Nouvelle_des_Costes_De_Bretagne_depuis_St._Malo.jpg

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