
Présentation :
Carte (24 Fi 49 ADIV) : Plan de Saint-Malo. Réalisé en juin 1758 par Georges Louis le rouge (1712-1790), ingénieur géographe du roi Louis XV.
Commentaire :
La toponymie est un indice précieux de la position particulière qu’assume la cité corsaire, entre terre et mer, mais aussi entre France et Bretagne. La tour de « Quinquagrogne » porte ce nom en souvenir de la grogne que sa construction avait suscitée. Aux rugissements des Malouins, Anne, duchesse de, Bretagne, puis reine de France, opposa cette réplique : « Qui qu’en groigne, ainsi sera, car tel est mon bon plaisir ». Abritée derrière ses murailles construites à partir du XIIe siècle, la ville s’est progressivement développée et densifiée. Sur ce minuscule rocher, au péril des flots, vivent confinés près de 15 000 habitants. Siméon Garangeau, mort en 1741 au sein de la cité, vient à peine d’achever la protection de la cité sous les ordres de Vauban : grâce à son « rampart » de granit, la ville a vu sa superficie d’étendre et passer de 16 à 24 hectares, englobant le nouveau quartier de Dinan. Ces Messieurs de Saint Malo ont profité des travaux pour perfectionner les installations portuaires : le quai est prolongé de la « Tour des Moulins » en direction du Sillon ; s’y ajoutent ensuite ceux de Dinan et de Saint-Louis. La cité corsaire se complexifie au sein de cet espace restreint : autour de la « Cathédrale », les « Ursulines » ou la « chapelle Notre-Dame » forment un ovale et dessinent un quartier retiré à l’écart du reste de la ville, une « ville sainte » au sein de la « ville ceinte ». La nature est aussi présente à sa manière au sein de cet espace entièrement construit et aménagé : on devine sur la carte, mis en avant par quelques touches de peinture verte, le « Petit et le Grand Jardin » de Sainte Anne, le « Jardin et les bâtiments du Doyenné », le « Cloître et les Jardins des Bénédictions ». Cette carte ne peut pourtant se résumer à un simple relevé des tours et détours au sein des murailles de Saint-Malo.
« La géographie ça sert d’abord à faire la guerre » (Y. Lacoste) : Ce « Plan de Saint-Malo » ne saurait donner tort au géographe français, tout comme les métiers exercés par Georges Louis « Le Rouge » (né en 1712 à Hanovre en Allemagne), à la fois géographe du roi Louis XV, mais aussi et surtout ingénieur militaire des fortifications. La date indiqué, « juin 1758 », est déterminante. La guerre de Sept Ans ravage alors l’Europe et peu à peu le reste du monde. Saint-Malo est à l’avant-poste de ces affrontements : le 6 Juin, les Anglais débarquent à Cancale sous le commandement de Marlborough, ancêtre de Churchill, et investissent Paramé et Saint Servan. Les moulins du Sillon sautent. Les Anglais sont finalement repoussés mais il importe de connaître à Paris avec précision l’état et la localisation des défenses malouines, d’autant plus qu’un second débarquement aura lieu en septembre 1758 à Saint Lunaire. On peut distinguer clairement les forts qui protègent la cité, le « Fort royal », ainsi que « Le Petit » et le « Grand Baye », relevés et réaménagés par Vauban en 1693. La délimitation des murailles a été dessinée avec précision par l’auteur : la « tour Bidouane » se compose par exemple selon un plan en fer à cheval très caractéristique des tours d’artillerie de la fin du Moyen-Âge. C’est d’ailleurs contre cette tour que les Anglo-hollandais ont tenté de diriger en 1663 une « machine infernale », c’est-à-dire de la faire exploser en envoyant un vaisseau rempli d’explosifs. La cité porte ainsi dans le tracé de ses rues les traces de l’obsession d’outre-Manche. Après avoir subi une attaque anglaise de 1693, les « Récollets » ont en effet abandonné leur couvent de Cézembre, ruiné par un incendie, au profit d’un établissement intra-muros.
En ce milieu du XVIIIe siècle, l’espace qui s’étend entre « Haute » et « Basse Mer » constitue encore ce « territoire du vide » décrit par Alain Corbin. Il se compose essentiellement de sables et de rochers ; aucune végétation n’apparaît. Les bancs d’algues sont ignorés alors qu’ils étaient déjà exploités pour amender les champs. Quelques rivières, cours d’eaux temporaires, parcourent l’estran au sud de la cité ; l’estuaire de la Rance est ignoré. À l’exception des forteresses installées sur les écueils du « Grand » et « Petit Baye », ce territoire en apparence sauvage ne semble pas encore avoir fait l’objet d’aménagement particulier. Le sillon, banc de sable instable, constitue encore « la seule entrée de Saint-Malo » qui permette de relier la terre ferme. Les « moulins (à vent) de la Chaussée » construite en 1509 se succèdent entre les dunes, mais aucun pieu de bois ne les protège encore des fureurs de l’océan. Malgré la volonté de Vauban, le port de Saint-Malo demeure un port d’échouage : le refus de mettre en place des bassins à flot s’expliquait par la crainte que cela n’entraîne le développement de la cité voisine de Saint Servan. Georges Louis Le Rouge n’a pas représenté les huitriers-pie, pluviers argentés et autres gravelots qui parcourent en temps ordinaire l’estran. Une faune particulière veille cependant : les trois chiens au pied de la forteresse évoquent « les dogues qui formaient la garnison de Saint Malo (Chateaubriand) », lâchés chaque soir afin de protéger les cargaisons des navires échoués pacifiquement sur les grèves. Les espions anglais ou les malheureux qui n’avaient pris garde à l’appel de la cloche de la cathédrale devaient craindre alors pour leurs mollets, si ce n’est pour leur vie.
Cette carte sera vite dépassée. Les dogues disparaissent en 1770, empoisonnés après avoir déchiqueté un officier de marine, Ansquer de Kerouartz. Il n’en restera plus qu’une chanson de Marc-Antoine-Madeleine Désaugiers, « Bon voyage Monsieur Dumollet », créée en 1809. Le « territoire du vide » est alors prêt à être occupé. François René de Chateaubriand, né en 1768 à Saint-Malo, donnera l’exemple en se faisant enterrer sur le Grand Bé en 1848.
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